Sempre Cosi: Comment naissent vos œuvres?
C’est tout d’abord un enchaînement de décisions intuitives, je cherche, j’observe, j’absorbe, je réagis, j’avance… Les choix se font étapes par étapes en manipulant des idées et la pratique de la matière mais aussi en collectant des images. Un projet se dessine ainsi petit à petit tout en restant en perpétuelle évolution comme ça a été le cas pour l’exposition Le jardin noir réalisée avec Tripode.
La balade est aussi importante, j’ai besoin de me retrouver en solitaire, il n’y a que de cette manière que les meilleures choses me viennent. Je note de plus en plus de choses, des idées, des phrases, des mots que j’entends et me percutent. Je note tout cela dans des carnets.

SempreCosi: Comment définissez vous vos créations?

Très souvent, il s’agît d’environnements composés d’éléments divers, de sculptures, d’objets, de lumières et de vidéos parfois. La pratique de la sculpture est essentielle mais n’est pas une finalité. Petit à petit, un vocabulaire formel se met en place, ces éléments participent par la suite à la construction d’un ensemble qui s’apparente à l’élaboration d’une auto-mythologie. Récemment, j’ai d’avantage travailler avec la pâte à modeler. C’est un matériau inépuisable, je peux la travailler sans cesse la modeler, la couler. Par ces diverses actions naissent des formes que je charge en énergie. Cela me permet de me mettre dans des états de concentration, comme si j’étais à la recherche d’une aura perdue.

SempreCosi: Quel est votre rapport à l’architecture?

C’est ce qui attire mon œil très fréquemment. Les jardins, les ruines, les maisons anciennes en pierre sont des architectures où l’on retrouve souvent de la sculpture, des ornementations, des boiseries, de la moulure, des bas-relief. Ces assemblages me permettent d’imaginer des constructions, des lieux à investir, des projets de sculpture….. Ce sont des espaces où le temps s’impose. Les architectures où la présence de la main du travailleur est présente m’intéressent beaucoup parce qu’elle me permette de m’y projeter. J’ai beaucoup de respect pour l’image du bâtisseur. Des professions tels que les rocailleurs me passionnent. Je suis à la fois jardinier, maçon et artiste. La créativité est aussi importante que leur savoir-faire.
L’exèdre présente dans Le jardin noir est une architecture de jardin, un lieu où l’on se rencontre, où l’on s’arrête pour discuter, on peut y construire une relation, et une sculpture y est intégrée. Il indique l’entrée et la sortie de l’exposition au visiteur. C’est très dictatorial comme forme. Ce passage obligé impose un point de vue. J’ai joué sur cet esprit à la française, composé d’allées géométrisées. Les plateaux-socles installés m’ont permis de construire les sculptures mais aussi de structurer l’espace d’exposition.

SempreCosi: Avez vous un atelier?

J’ai pu profiter d’un atelier de la ville de Nantes au cours des deux dernières années, mais j’ai du le rendre en décembre dernier. Je me retrouve donc obligé de trouver de nouvelles méthodes de travail et finalement je trouve cela intéréssant. Au cours de mon séjour à Lausanne, je me suis servi du jardin comme atelier, j’y passais la plupart de mon temps. Ces moments ont orientés Le jardin noir.

SempreCosi: Comment concevez vous la scénographie?

Je ne parle pas en terme de scénographie. J’imagine un environnement. L’accrochage est très important pour moi, c’est ce qui finalise tout le travail fait en amont. Il permet d’instaurer une logique et une cohérence dans le rapport des divers éléments présents dans une exposition. Ce moment est très excitant pour moi.

SempreCosi: Traduisez-vous à travers la scénographie du Jardin Noir l’envie de créer un univers théâtral?

Non, l’espace Diderot impose de lui même cet effet. Je souhaitais retranscrire ce que je vois et qui retient mon attention. Un univers personnel et élaboré, qui soit en cohérence avec ma manière de penser l’exposition. C’est un jeu sur la perceptions des formes, du temps et de l’espace dans un jardin réel. Je ne pense pas cela en terme de scénographie ou de théâtralité. Je pense avoir élargi l’idée du jardin.

SempreCosi: Quelle est la place du support dans votre travail? Quelle est la frontière entre les socles et les sculptures?

J’y attache de l’importance. Le support définit l’espace de la sculpture, il fait partie intégrante de l’œuvre. Je peux l’envisager comme un simple socle, un espace de travail, un territoire, une architecture. J’essaye de l’envisager de différentes manières. Pour le moment il n’est pas autonome face à elle.

SempreCosi: Pourquoi utilisez vous la pâte à modeler et la mousse?

La pâte à modeler permet une création infinie de formes. Elle me permet d’avantage de liberté. La mousse quand à elle me permet de créer de la forme sans maitrise. Elle peut devenir un tableau, un paysage, ou servir à assembler des choses entres elles. Ce sont aussi des matériaux d’une grande précarité qui retranscrivent l’inanimé d’un geste, d’un mouvement.
Mais c’est aussi en réaction à tous ces objets finis et chers en réalisation que l’on voit en galerie aujourd’hui. Je n’apprécie pas du tout ce phénomène de marchandisation, de standardisation de l’art.

SempreCosi: Pourquoi utilisez vous la photographie dans ces réalisations?

La photo me permet de parler de sculpture par le biais de l’image. La série Self-made Sculpture est un dictionnaire, un répertoire des possibilités techniques de la mousse en jouant sur la temporalité et l’échelle de l’objet photographié.

SempreCosi: Quelle est la place du blanc et de la couleur dans votre travail?

Ce n’est pas quelque chose que je travaille réellement, c’est souvent inconscient. Pour le jardin noir, le blanc permet de projeter des images colorées et des sens cachés comme l’idée de la feuille blanche. Le blanc des sculptures faisaient également référence aux sculptures classiques présentent dans les jardins publics. Et c’était une matière de résonner avec le lieu totalement noir. La couleur s’impose souvent par le matériau lui-même. Je n’arrive pas vraiment à choisir telle ou telle couleur.

Sempre Cosi: Comment concevez vous les titres?

Railroad Sleeping man par exemple, est venu d’une discussion avec un ami le soir du vernissage, Sleeping man serait une traduction de traverse de chemin de fer en anglais. Je ne suis pas vraiment sur de l’exactitude de la traduction, j’ai donc dépassé cela et c’est vraiment ainsi que je l’imagine aujourd’hui. La Trappe, la Feuille, l’Exèdre répondent à la définition de l’objet, à la fois sa réalité mais aussi sa fiction: ce que tu vois, c’est cela et d’autres choses. C’est ainsi que fonctionnent mes titres, ils permettent d’envisager plusieurs axes de lecture.

SempreCosi: Que signifie la ruine pour vous?
La ruine traite du vrai et du faux à la fois. Elle peut soit être une trace du passé soit être un leurre destiné à divertir et questionner le promeneur. Il est toujours possible de s’y projeter. C’est une porte ouverte, un trou noir dans lequel le temps est indéfini. J’y vois également un certain rapport au songe. Du songe émerge l’élaboration expérimentale d’une nouvelle temporalité, de perceptions instables, d’images véridiques ou trompeuses qui n’auraient que l’apparence de la réalité.
Le rapport au temps est un des axes de mon travail. Je me crée une base d’images à partir de laquelle je module les idées. Ce travail de documentation iconographique me permet cette création d’univers.

Sempre Cosi: Quelle place occupe l’éphémère dans ton travail?

Le vulnérable fait partie intégrante de mon travail. Pour l’exposition « le jardin noir » j’ai souhaité collaborer avec Philippe Daerendinger. Cette intervention extérieure a engendré l’idée d’une transformation, une disparition presque de mes œuvres. De plus l’utilisation de matériaux précaires ou indéplaçables ainsi que le processus de fabrication génèrent une destruction inévitable. Je considère que le temps de l’exposition s’apparente à celui d’une vie, la vie d’une pièce. L’exposition finie, les pièces meurent. Cela ne m’intéresse pas de présenter une sculpture une seconde fois, pour moi cette précarité m’amène à réfléchir au temps de réception de l’œuvre pour le visiteur. Combien de temps passe-t-on devant une sculpture, un dessin, une vidéo? C’est aléatoire, mais j’essaie de trouver des solutions. J’ai l’impression que les gens ne prennent plus du tout le temps d’observer les choses. Le jardin était donc le meilleur endroit pour montrer et regarder de la sculpture.

Sempre Cosi: Peux tu nous parler du Projet avec l’association Monstrare?

Le Collectif Monstrare souhaitait organiser une exposition traitant de l’œuvre et de sa représentation et de son rapport au document et à l’archive. De prime abord, je ne me sentais pas vraiment concerné. J’ai revisionné certaines vidéos réalisées plus ou moins récemment. J’ai ensuite décidée d’en assembler trois pour en faire une sorte de trilogie. Avocation signifie: 1. métier 2. profession 3. passe-temps est devenue le titre. C’est une réelle affirmation de ce que l’on ne voit pas en général mais que je considère comme importante. Arrivé sur place, je me suis promené aux abords du Centre d’art Bastille à la recherche d’éléments de construction. J’ai donc trouvé une ancienne porte en bois de la forteresse et m’en suis servi comme socle pour y accrocher l’écran. Cette porte massive devenait une porte, un socle et une archive. C’était important d’arriver sur place et d’y travailler. C’est une question d’attitude, je ne peux pas imaginer une exposition comme un simple moment ou les pièces sont simplement accrochées.

Propos recueillis par Cloé DESMONS en Janvier 2010.

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