LES FICTIONS PIRATES

“ avec un coeur plein de fantaisies délirantes
dont je suis le capitaine,
....à travers l’immensité je voyage”

Chanson de Tom O’Bedlam

Selon la définition du dictionnaire, le terme bricoler signifie s’occuper à des menus agréments chez soi, à des petits travaux manuels: réparer, fabriquer, agencer avec des moyens de fortune. Les pièces d’Alexandre Barth, modules célibataires ou structures désactivés, peuvent s’apparenter à cette activité patiente qui peut s’interpréter aussi comme le temps de l’atelier.
L’artiste récupère très souvent les matériaux qu’il emploie; matériaux qu’on peut dès lors qualifier de pauvres, bois, contre-plaqué, plâtre, résine, allumettes, mousse... Ceux-ci contribuent à donner une tonalité homogène et minimale à l’ensemble de son travail, d’une facture neutre et dépouillée, presque brute; une esthétique blanche à l’instar de la ligne du même nom, fameuse dans la bande dessinée.
Alexandre Barth se désigne volontiers et avec humour comme un “ bricolo du dimanche”. Il faut y voir là notamment une façon pince sans rire de contrarier le sérieux de certaines attitudes.

Une forme de loisir qui devient un loisir de formes. L’artiste aime ainsi à pratiquer l’analogie avec le sport, il fit souvent le rapprochement entre le gymnase et l’atelier, comparant celui-ci à un terrain d’exercice, d’entretien et d’entraînement. La notion du faire prend une place prépondérante dans sa pratique; il est ce qui génère, ce qui nourrit. Telle la mousse expansive qu’il affectionne utiliser et qui enfle, qui travaille comme une pensée, Le lieu et le moment d’un jeu avec la pesanteur et la gravité, telle une métaphore. L’endroit aussi où cela se matérialise, où cela devient solide.
On pensera à sa Crosse d’atelier (2005) mettant en scène une crosse apposée au mur, face à des lettres en mousses: probable allégorie de la recherche plastique, de la mise en forme des idées; et qui en contient tous ses possibles.
Les utopies d’Alexandre Barth procèdent du work in progress, elles peuvent ainsi prendre la forme de dessins ou de séries d’objets qu’il intègre à ce qu’il appel plaisamment le butin des pirates: réservoir d’idées ou de formes qui alimente l’univers de l’artiste.
L’artiste se plaît à dessiner les ossatures d’un savant décalage, il parle notamment de “s’éloigner des codes du réel”. Dans une oscillation constante entre sculpture, paysage, plans et architectures, la maquette acquiert chez Alexandre Barth un statut bâtard qui permet les reconfigurations, les changements d’échelles, les repositionnements.

Contrecarrer les attentes du spectateur, questionner sa perception, tester sa place dans l’espace d’exposition.

Sa construction Greenland (2003), assemblage de divers matériaux, met en situation un territoire des extensions, des limites indistinctes et des frontières perméables pour le regard.
Autres allusions au champ du sport, les éléments faisant référence au starting block(2002), au vélodrome (2004) ou aux plongeoirs de piscine (2002), ont à voir avec l’idée d’élan, d’impulsion: la création d’un mouvement sur place, à la fois mental et figuré. Un aérodynamisme qui s’étend et se retrouve dans l’ensemble des productions de l’artiste en l’espèce de fuselages , coques, sièges, radeaux, optimistes... Une ergonomie diffuse comme autant d’images racontant les décollements du réel, l’espace des équivalences, le vagabondage, et l’imaginaire. Les pièces d’Alexandre Barth agissent comme autant de traces, de fragments et rêveries, de “voyages immobiles”.

Le thème de l’exploration et de la navigation est récurrent, à la fois support, objet et mise en abyme de son travail. Spirit of St Louis (2004) est confectionné à partir d’allumettes, reprenant le mode du hobby commun et fastidieux; la dérisoire armature repose sur une masse de mousse qui suggère un semblant de nuage.
De la même manière qu’il emprunte, revisite, des histoires ou des mythologies qu’il réactive, l’artiste s’amuse aux correspondances facétieuses, une coque de plastique de scooter s’intitule Léviathan (2002). Alexandre Barth se réapproprie des récits, des design sur lesquels il s’appuie et qui peuvent être sur le point de départ à un nouveau processus formel. Maingastank (2004) est à ce propos emblématique, sculpture en céramique réalisée lors d’un voyage en Norvège, elle n’est autre que la copie de l’intérieur du réservoir du même Spirit of St louis, confectionné en soixante jours mimant le durée de fabrication du même avion.
Il y a toute une dimension ludique, comme une nostalgie enfantine et ironique, dans la constitution de ces maquettes renvoyant au monde de l’aviation, des voitures de sport: répliques géantes et clins d’oeil rétrospectifs aux fascinations de petit garçon. Sans complexes Alexandre Barth n’hésite pas, lui-même, à amorcer ses propres fictions, en donnant son nom à des prototypes inédits et iconoclastes tels que la FIAT ABART Monoposto Da Record (2005) ou le DeltaVV (2005).

La travail d’Alexandre Barth consiste en un paysage greffé, reconstitué, transformé. Composée de transferts et de calques, une sculpture éclatée, où tout est prétexte à une mutation frondeuse. Un déplacement, un glissement, des repères et des signes glanés du réel, une flibusterie nonchalante et généralisée.

Frédéric Emprou